André Bernou fut l’un des médecins les plus réputés de Châteaubriant pour le traitement de la tuberculose au XXe siècle. À la clinique des Fougerays, il soigna de nombreux patients atteints de cette maladie alors redoutée, grâce à des méthodes innovantes qui ont marqué l’histoire médicale locale. Parmi eux, Suzanne Sécher, jeune épouse frappée en 1938 par la tuberculose, incarne à la fois l’épreuve des malades et l’espoir suscité par le travail du docteur Bernou.

L’épreuve de Suzanne

Juin 1938. Suzanne Sécher et Louis Belliot célèbrent leur premier mois de mariage. Ils en sont encore à se découvrir l’un l’autre, à apprendre à vivre à deux. Le couple loue le rez-de-chaussée d’une petite maison dans le bas du bourg de Liré, aujourd’hui Orée-d’Anjou (49). Ce bourg est l’univers de Suzanne : là où elle a grandi, où son père et son frère Louis font tourner la menuiserie familiale, non loin de sa maison d’enfance que sa mère Eugénie maintient méticuleusement en ordre… excepté la pièce où sa jeune sœur Pauline a installé son atelier de couture.

Suzanne est comblée. À 22 ans, elle a épousé l’homme qu’elle aime malgré les réticences de ses parents. Un Briéron sans le sou, pensez donc ! Mais Louis Belliot, le garçon de ferme, s’est fait embaucher chez Gaz de France pour assurer à son couple des revenus stables. Suzanne est couturière à domicile : elle se déplace chez ses clients du bourg ou dans les fermes voisines pour confectionner des vêtements de travail, des tenues de fête, des blouses d’écolier. Les tensions internationales ne l’intéressent pas vraiment ; elle préfère se divertir en écoutant ses chansons favorites sur son gramophone.

Une seule ombre plane sur son bonheur tout neuf : une fatigue tenace. Au début, elle l’avait attribuée aux préparatifs du mariage, et en particulier à la confection de sa robe de mariée. Une magnifique robe longue en satin blanc, ornée de manches bouffantes et d’une ligne de petits boutons couverts du même tissu. Une merveille au tombé parfait, qui mettait en valeur sa silhouette fine.

Mais l’épuisement s’installe. L’air lui manque, elle perd l’appétit. Quand une toux douloureuse lui laisse un goût de sang dans la bouche, Suzanne redoute le pire.

Le médecin de famille prescrit des analyses. Les résultats lui ôtent toute illusion, si elle en avait encore : le bacille de Koch ronge ses poumons. Le protocole se met rapidement en place. Suzanne n’est plus la jeune mariée à qui tout souriait. Elle devient une patiente. Une malade. Une tuberculeuse.

La clinique des Fougerays

Reste à savoir où se soigner. Suzanne fait sa valise pour intégrer un établissement spécialisé à Châteaubriant, en Loire-Inférieure. La clinique des Fougerays, dirigée par le Dr André Bernou, jouit d’une solide réputation. On raconte que les plus grands médecins de Paris y envoient leurs cas désespérés. Plusieurs en ressortent guéris. Des familles fortunées et des célébrités viennent s’y faire soigner.

Tous les pensionnaires sont atteints de la même affection. Parce que ce fléau mortel et contagieux fait peur, l’établissement se situe en périphérie de la commune.

Clinique des Fougerays, Châteaubriant (44), vers 1935 – @ Geneanet

Il occupe depuis 1931 un manoir du XVe siècle. Les locaux ont été aménagés et agrandis. Une galerie couverte relie l’ancienne bâtisse à une aile moderne afin d’offrir aux malades et à l’équipe médicale l’hygiène et le confort nécessaires. Car, même si le docteur Bernou et ses chirurgiens proposent des méthodes innovantes et efficaces, leurs soins servent avant tout à soutenir l’organisme dans sa lutte contre le bacille. Aucun véritable remède n’existe alors. Il faudra attendre les années 1950 et l’arrivée des antibiotiques pour que la tuberculose soit définitivement vaincue.

Le docteur Bernou, phtisiologue

Pendant que Suzanne apprend à vivre au rythme du sanatorium, qui est l’homme qui la soigne ?

André Édouard Maurice Bernou naquit à Châteaubriant le 14 décembre 1889. Il est le digne descendant d’une longue lignée de médecins et de pharmaciens. Son père, lui-même médecin et conseiller municipal de la commune, lui transmit la vocation. André suivit ses traces en reprenant son cabinet et en menant de front des fonctions d’élu.

André appartenait à une fratrie de quatre enfants. Yvonne, l’aînée, bachelière en 1904, obtint un diplôme de pharmacien et un autre de dentiste à Bordeaux cinq ans plus tard. Pierre exerça la profession de dentiste à Châteaubriant. Le cadet, Michel, né en 1904, devint docteur en médecine, puis en pharmacie en 1935.

Docteur André Bernou – @ Académie nationale de médecine

Durant ses études, André Bernou contracta la tuberculose au cours d’une autopsie. Il décida de mener de front ses études de médecine et de pharmacie, pour le cas où son état de santé ne lui permettrait plus de soigner.

La Première Guerre mondiale interrompit sa formation. D’abord réformé, il rejoignit la 11e section d’infirmiers militaires en mars 1918 en tant que médecin. Démobilisé en août 1919, il fut reçu médecin phtisiologue la même année et tint la pharmacie de Châteaubriant jusqu’en 1941.

Combattre la tuberculose

Au sein de la clinique qu’il ouvrit dans sa commune en 1931, Bernou s’entoura de chirurgiens talentueux : Henri Fruchaud, Jean Tricoire et Lucienne Marécaux, unique femme alors diplômée de chirurgie thoracique, reconnue pour sa dextérité.

Dans le champ de bataille qu’est devenu le poumon tuberculeux, les globules blancs forment une barrière autour du foyer infectieux. Des « tubercules » de taille variable se forment, remplis de pus. Lorsque le tubercule se perce, le liquide est évacué par les bronches ; il reste une cavité appelée « caverne ». Afin d’en faciliter la cicatrisation, il faut mettre le poumon au repos : on le désolidarise alors de la cage thoracique. Le poumon, moins mobile, se rétracte. Cette technique, appelée la collapsothérapie, date de la fin du XIXe siècle. D’abord décriée, elle doit son essor à la découverte des rayons X par Röntgen et à l’invention de la radiographie : on peut enfin observer l’évolution des cavernes chez les patients.

Aidé de son équipe, André Bernou pratiqua des techniques innovantes de collapsothérapie qu’il développa grâce à sa double formation en médecine et en pharmacopée.

Le pneumothorax

La plèvre est une membrane très fine qui entoure le poumon. Elle se compose de deux feuillets juxtaposés, aussi fins que du papier à cigarette. La technique traditionnelle, le pneumothorax, consiste à enfoncer une aiguille dans le premier feuillet de la plèvre, collé à la paroi thoracique, et d’insuffler de l’air entre les deux feuillets pour isoler le poumon malade. Cette opération très délicate, à l’aveugle, exigeait une grande maîtrise du geste et un calcul précis de la quantité d’air à insuffler.

L’oléothorax

Mise au point par André Bernou, cette pratique consiste à injecter de l’huile d’olive goménolée — contenant de l’huile essentielle de Niaouli — entre les deux feuillets de la plèvre lorsque le pneumothorax ne suffit pas.

Parfois, une intervention chirurgicale plus lourde s’avérait nécessaire : la thoracoplastie. Il s’agissait de couper des portions de côtes afin d’atteindre le poumon, ce qui impliquait de sectionner une partie de la cage thoracique. La manœuvre était délicate : déplacer l’omoplate, écarter les muscles et gratter le bord des côtes pour préserver le périoste, cette couche qui favorise la régénération de l’os après l’ablation d’un centimètre ou deux. Ces opérations de longue durée, mutilantes, n’avaient pas la faveur des malades. Mais elles représentaient bien souvent le dernier espoir du tuberculeux.

Une carrière au service des autres

Le docteur Bernou poursuivit sa carrière jusqu’à l’âge de la retraite, en 1950.

La clinique resta ouverte durant la Seconde Guerre mondiale. Il semble que les occupants allemands soient restés à distance de ce foyer potentiel d’infection.

Trop âgé pour partir au combat, André Bernou sut se rendre utile sur d’autres fronts : médecin-chef de la Défense passive, président du comité de la Croix-Rouge de Châteaubriant, président du comité de Secours aux prisonniers. Son frère Pierre et lui participèrent à leur manière à la résistance, au travers de certificats médicaux de complaisance réformant des prisonniers de guerre, ou en envoyant de faux malades dans des sanatoriums situés en zone libre.

En parallèle de sa carrière médicale, Bernou accepta des responsabilités de conseiller municipal, puis général. Il fut l’auteur de plus de 300 publications scientifiques et reçut de nombreuses récompenses, témoignant de la reconnaissance de ses pairs en France comme à l’étranger :

  • Nommé correspondant national de l’Académie de médecine pour la division de médecine le 8 novembre 1955.
  • Président de la Société d’études scientifiques de la tuberculose entre 1944 et 1946.
  • Officier du Mérite social et de l’Ordre de la Santé publique.
  • Chevalier de la Légion d’honneur le 9 août 1948 (publication au JORF le 12 août 1948).
  • Officier de la Légion d’honneur le 27 avril 1967 (publication au JORF le 30 avril 1967).

Son équipe poursuivit son travail jusqu’à ce que les traitements antibiotiques révolutionnent les soins. La clinique des Fougerays, devenue inutile, fut rachetée par l’hôpital de Châteaubriant en 1966 et transformée en maison de retraite.

Suzanne au sanatorium des Fougerays

Juillet 1938.

Suzanne subit un pneumothorax. Elle écrit à Louis que la doctoresse lui a insufflé 200 cm³ d’air. Elle s’inquiète pour l’avenir, elle a le cafard.

« J’ai eu ma note hier, et rien que d’y penser je suis découragée, elle se monte à 272 F 20 pour 8 jours. J’ai le détail :

– 7 jours à 50 F ……………………350 F

– premier dimanche soir ………..25 F

Pour manger à la chambre les 3 repas c’est 4 F de plus par jour ; quand on descend à la salle à manger le midi ce n’est que 2 F ; 1 litre de vin 5 F ; carnet de température 2 F et les 15 % en plus, c’est à devenir fou. Si je reste 3 semaines ici il faut bien compter 1200 à 1300 F sans compter le médecin. »

Les soins s’avèrent efficaces. Louis ramène à Liré une Suzanne épuisée, mais heureuse d’avoir laissé cette épreuve derrière elle.

L’été suivant, pourtant, Suzanne rechute. Cette fois, on lui prescrit une thoracoplastie — l’intervention lourde, celle qui mutile. Elle a du mal à s’y résoudre : les frais élevés, la séparation avec Louis, la douleur, le risque d’infection… Et si elle devenait bossue, ou déformée ? Louis, lui, reste confiant. Et puis les remèdes préparés par la rebouteuse du village voisin ne suffisent pas. Ils ne sont pas donnés non plus…

Il faudra deux opérations. Sept semaines de convalescence. Suzanne finit par tordre le cou à la maladie. De retour à la maison à la fin du mois d’août 1939, elle prie la Sainte Vierge pour que la vie épargne désormais sa famille. Elle a suffisamment souffert dans sa chair : elle en conserve les stigmates, un creux dans son dos, qu’elle comble par un petit coussin glissé entre la peau et le tissu de sa robe.

Mais parfois la prière ne suffit pas. Quelques jours plus tard, c’est la mobilisation générale. Louis Belliot et son beau-frère Louis Sécher devront mener leur propre combat.

Ils reviendront tous les deux vivants de la guerre. Suzanne retrouvera son « petit mari » en mai 1945, affaibli et le crâne dégarni après cinq ans de captivité en Allemagne. Mais ils pourront enfin vivre côte à côte et créer une famille. Suzanne deviendra mère de 4 filles qui lui donneront 6 petits-enfants et 8 arrière-petits-enfants.

André Bernou, quant à lui, connut des rechutes de la maladie, mais il put profiter d’une retraite méritée dans le sud de la France. Il s’éteignit le 8 juin 1982 à Grasse.

Ma grand-mère Suzanne s’est éteinte le 31 janvier 1972, à l’âge de 56 ans, d’une « mauvaise grippe ». Elle aura fixé ce coussin contre son dos chaque jour — discret compagnon d’une bataille gagnée trop tôt, et d’une vie poursuivie malgré tout.


Sources et pistes documentaires