Il y a un siècle, après avoir « vu du pays » Joseph, cuisinier né près de Nevers, plantait ses racines en terre américaine.
Je me suis intéressée à Joseph D. en explorant la collection de cartes postales de sa mère Lucie B. Lucie a laissé derrière elle une boite comprenant plusieurs centaines de cartes postales, avec pour seuls indices quelques noms et une adresse. Ce touchant témoignage des relations familiales au début du XXe siècle, illustré d’images pittoresques fera l’objet d’autres publications à venir.
Une jeunesse à Nevers
Joseph D. nait à la toute fin du XIXe siècle, plus exactement le 22 février 1899 à Coulanges-les-Nevers. Sa mère Lucie est âgée de 19 ans ; son père Louis en a 25. Les deux parents ont connu un début de vie similaire. Nés à Paris, enfants d’une domestique qui n’a pas donné le nom du père, ils ont été confiés à l’Assistance publique qui les a envoyés dans des familles d’accueil nivernaises. Au moment de la naissance de Joseph, Lucie et Louis sont eux aussi domestiques. La grossesse de Lucie précipite sans doute leur mariage. L’union est prononcée le 26 septembre 1898, soit 5 mois avant la naissance du petit Joseph.
Quelques années plus tard, la famille déménage à Nevers. Les recensements de 1906 à 1911 nous informent que Louis, Lucie et Joseph habitent rue Gonzague.
C’est là que nait un deuxième enfant : Marcel, qui malheureusement décède avant l’âge de 5 ans en août 1906. Après ce drame Joseph restera l’enfant unique du couple.
Quelques années plus tard, le père a des démêlées avec la justice : en juin 1909, il est condamné à un mois de prison avec sursis pour tentative de vol. Louis et Lucie finissent par divorcer, le jeune Joseph vit avec sa mère.
Premier départ : la guerre
Puis vient la guerre. Joseph est enrôlé en avril 1918. Il passe rapidement caporal puis sergent. Dans un premier temps il est envoyé dans la zone allemande occupée par les Français. Il envoie à Lucie un grand nombre de cartes de Francfort et Kronberg. En juin 1919, il est affecté à l’armée du Levant où il y restera jusqu’en mars 1921.

Carte postale de Constantinople, non datée. De nombreuses cartes d’Allemagne ont également été envoyées pendant son service armé, même s’il parle très peu de ce qu’il vit.
Au verso de la carte ci-dessus, Joseph écrit à sa mère :
Ma chère Maman,
Deux mots pour vous annoncer le reçu de votre colis contenant livre et nougatine. Était-ce celle de Mme G. Je pense que bientôt je recevrai une lettre de vous me renseignant à ce sujet. J’ai expédié aujourd’hui un de vos colis. J’expédierai l’autre demain. Ce sont vos étrennes. Aujourd‘hui je ne vous mets pas bien long, vous voudrez bien m’excuser. En attendant bientôt de vos nouvelles je vous embrasse tous deux de tout cœur. Bonjour à tous – Ton fils Joseph
Puis les destinations se succèdent
C’est justement son dossier militaire qui nous apprend ses changements d’adresse au cours des années suivantes. Joseph ne tient pas en place !
En mai 1921, le voilà à Paris. Il habite au 10 passage d’Angoulême, non loin de de la station de métropolitain « Parmentier », ce nouveau moyen de transport qui a le même âge que Joseph ! Mais il n’y reste pas, car en octobre 1922 il part à Londres travailler aux cuisines du Consulat de France.

Plage de Margate en Angleterre. Carte postale envoyée par Joseph à sa mère Lucie le 3 mai 1923
Deux ans plus tard, le voilà à Sidney en Australie où il contribue encore une fois à promouvoir la gastronomie française auprès du consul et de ses invités.
Destination finale
On retrouve la trace de notre cuisinier aux USA. En effet un document d’enregistrement atteste qu’il a débarqué à San Francisco le 27 novembre 1925 du bateau Tahiti en provenance de Sidney. Il semble qu’il y trouve enfin son port d’attache. Le nouveau monde l’accueille.

Fiche d’immigration de Joseph lors de son arrivée aux USA en 1925. Il s’installe à San Francisco et fonde une famille
Le 16 février 1931, quelques jours avant son 32e anniversaire, il épouse une Texane du nom de Nora M. Quatre mois plus tard, il obtient la naturalisation. Il se fait désormais appeler Joe et raccourcit officiellement son nom pour le rendre plus prononçable dans son pays d’adoption. Ce document nous donne également son adresse de l’époque : 437 Hyde St à San Francisco.
Puis en 1940, un nouveau document officiel, cette fois la conscription, nous apprend qu’il est chef au Bohemian Club, Taylor Street à San Francisco. Ce club réservé à l’élite intellectuelle de la ville existe toujours. Notre chef français dispose donc d’un certain prestige. Les recensements apportent de nouvelles informations : Joe et Nora sont parents de deux enfants, Lucille née en 1934 et Rudolphe, né en 1938. La famille habite au 700 Mason Street, un bel immeuble doté d’une entrée digne d’un château européen et de larges fenêtres à bow-window.
Joe décède dans sa ville d’adoption le 4 novembre 1959. A-t-il eu l’occasion de revenir en France ? De présenter ses enfants à leur grand-mère, avant son décès en 1953 ? A cette époque, les voyages transatlantiques restaient relativement longs et couteux.
A quoi ressemblait Joseph ? En l’absence de photo, nous pouvons seulement l’imaginer grâce aux différentes descriptions des documents officiels. Il mesurait 1,69 cm, avait les cheveux bruns, le visage rond, des yeux marrons et un nez rectiligne. On sait même qu’en 1940, il pèse 178 livres, soit près de 80 kg.
Beaucoup de questions restent sans réponse à ce jour… mais l’enquête continue concernant notre cuisinier et tous les protagonistes qui gravitent autour des cartes de Lucie.